Après Charlie Hebdo, l’éternel retour de l’ennemi intérieur

Publié le par Vahine

Après Charlie Hebdo, l’éternel retour de l’ennemi intérieur

Encore un petit article et une vidéo, pour la route,

Où pourquoi maintenant vous ne pourrez plus sortir de chez vous sans être fouillé, photographié, passé aux rayons x etc !

Une analyse de Nicolas Bourgoin sur son blog : https://bourgoinblog.wordpress.com

 

Nicolas Bourgoin

Nicolas Bourgoin, né à Paris, est démographe, docteur de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales et enseignant-chercheur. Il est l’auteur de trois ouvrages : La révolution sécuritaire (1976-2012) aux Éditions Champ Social (2013), Le suicide en prison (Paris, L’Harmattan, 1994) et Les chiffres du crime. Statistiques criminelles et contrôle social (Paris, L’Harmattan, 2008).

Après Charlie Hebdo, l’éternel retour de l’ennemi intérieur

Le scénario est bien rodé. Des violences commises par des déséquilibrés immédiatement qualifiés de « terroristes » ou de « djihadistes » par le gouvernement, une réaction politico-médiatique entre élans compassionnels, bons sentiments et appels à la « fermeté républicaine » contre la « barbarie », rassemblements en hommage aux victimes… et un tour de vis sécuritaire. La fusillade de Charlie Hebdo, en raison de la gravité de l’attaque, a sur tous ces points atteint des sommets inédits. Minutes de silence, drapeaux en berne, journées de deuil national, manifestations de solidarité émaillées de « dérapages » anti-Islam, grande marche républicaine symbolisant l’union sacrée des politiques contre « la barbarie et le terrorisme » et à laquelle s’est associée la totalité des partis du système et des organisations de l’antiracisme institutionnel, slogans de soutien omniprésents, déclarations martiales des responsables politiques en dépit des zones d’ombre qui brouillent cette nouvelle affaire, à l’image de celles des attentats du 11 septembre. Le parallèle a d’ailleurs été fait, notamment par Plantu qui l’a qualifié de « 11 septembre de la pensée libre » mais probablement sans penser à cette dimension des événements… ou par d’autres non sans arrière-pensée belliciste. Il faut dire que les activistes ont visé là un des centres névralgiques du système de domination médiatique : Charlie Hebdo, passé du scato-gauchisme au néoconservatisme bon teint, s’est fait une spécialité dans la discrimination antimusulmane sous couvert de « liberté d’expression » (pourtant à géométrie bien variable par les temps qui courent) avec la bénédiction des élites politiques qui n’ont jamais ménagé leurs efforts pour le soutenir, en particulier au moment du procès des caricatures. Et pour cause… Les colonnes du journal accueillent régulièrement la fine fleur de l’atlantisme dans sa version la plus dure, notamment des journalistes de la mouvance néoconservatrice du Cercle de l’Oratoire : Caroline Fourest, qu’on ne présente plus, Robert Misrahi, Mohamed Sifaoui (lire icil’article du site ANTINEOCONS). Le journal s’est notamment ilustré en publiant un « manifeste des 12 », dénoncé à juste titre par la Ligue des Droits de l’Homme, sous-titré « ensemble contre le nouveau totalitarisme » qui n’est rien de moins qu’une déclaration de guerre contre la menace islamique assimilée à la barbarie et au totalitarisme : « Après avoir vaincu le fascisme, le nazisme, et le stalinisme, le monde fait face à une nouvelle menace globale de type totalitaire : l’islamisme ». On a déjà vu analyse plus nuancée…

La question qui vient inévitablement (à tout esprit sensé) est pourquoi un telle saturation médiatique au risque de provoquer la nausée ? La réponse est dans les bénéfices que les responsables politiques tirent de cette affaire : diversion bienvenue dans un moment de crise de légitimité politique du pouvoir, flicage des populations avec un renforcement du plan Vigipirate et de nouvelles mesures annoncées par Manuel Valls pour répondre à la « menace terroriste », attaques contre certaines personnalités de la dissidence rendus une nouvelle fois responsables du drame et, cerise sur le gâteau, regrets affichés de Hollande « de ne pas être allés en Syrie » avec la volonté à peine voilée de réparer cette faute le plus tôt possible…

Dans cette nouvelle croisade antimusulmane, les élites politiques peuvent compter sans réserves sur le soutien de la population française, apeurée par la « menace islamique » et unie contre elle comme un seul homme. Comme par enchantement, les manifestations de soutien à Charlie Hebdo se sont multipliées à travers la France avec une rapidité déconcertante et les messages de soutien à l’équipe du journal, notamment le papillon « Je suis Charlie » qui rappelle évidemment le « nous sommes tous américains » post-11 septembre 2001 ont fleuri sur les réseaux sociaux et dans les médias à la vitesse de la lumière. Même une chanson « Je suis Charlie » a été écrite pour l’occasion et passe en boucle dans les réseaux sociaux. Alliés inattendus du pouvoir, les Anonymous ont tombé le masque en déclarant vouloir annuler leurs attaques contre le site du Ministère de la Défense pour s’en prendre aux sites islamistes afin de « venger Charlie Hebdo ». Le jour même de l’attentat, pas moins de 100.000 personnes sont descendues dans la rue pour afficher leur soutien aux victimes et la liste des mobilisations à venir est impressionnante. Un tel unanimisme a de quoi laisser pantois…

La réussite de la mobilisation générale  contre l’islamisme est bien sûr le résultat de la propagande médiatique qui à fonctionné à plein. Mais celle-ci rencontre des consciences déjà formatées, si bien que les politiques ne font là que prêcher des convertis. La « guerre contre le terrorisme », spécialité des néoconservateurs, ne fait en réalité que réactiver les préjugés coloniaux et le mythe de l’ennemi intérieur socio-ethnique. La phraséologie employée par les politiques, les méthodes de la police pour traquer les terroristes basées sur le renseignement, puisent dans le registre de la théorie contre-subversive auparavant appliquée aux peuples colonisés. L’éternel retour du refoulé…


De la répression anticoloniale à la « guerre contre le terrorisme » :

La doctrine contre-révolutionnaire naît au moment de la guerre d’Algérie avec les entreprises de « pacification » mises en œuvre par le pouvoir gaulliste basées sur les méthodes de renseignement et de répression militarisée de populations civiles. La célèbre « bataille d’Alger » de 1957 et le dispositif de protection urbain mis en place par le général Massu et le colonel Trinquier en constituent les réalisations les plus abouties. Il s’agit mettre en œuvre les techniques militarisées relevant de la « guerre de basse intensité » pour mener des opérations « dans la foule » afin de neutraliser l’ennemi tout en s’assurant de la coopération des populations locales. Le concept d’ennemi intérieur est né de cette doctrine qui assimile la société à un organisme qu’il convient d’immuniser contre la subversion parfois assimilée à un cancer ou à un virus et fait du militaire le chirurgien à même de guérir le corps social en en extrayant les agents perturbateurs.

L’ennemi intérieur socio-ethnique :

La chute de l’Union Soviétique va bouleverser l’équilibre géopolitique mondial et ouvrir une nouvelle période marquée par une recomposition du marché de la guerre qui s’organisait jusque-là sur une bipolarisation du monde. La menace a quitté l’espace ordonné du camp socialiste pour se diluer à l’échelle de la planète et prendre la forme de la « nébuleuse terroriste islamiste ». Les experts de la sécurité vont alors forger une nouvelle figure de l’ennemi intérieur global et transversal remplaçant celle du « terroriste rouge » et mettre en œuvre de nouveaux dispositifs sécuritaires réactivant les méthodes contre-subversive héritées de la période antérieure. Les quartiers populaires, perçus comme des zones de non-droit échappant au légalisme républicain, deviennent le creuset d’une nouvelle menace alliant Islam, délinquance et terrorisme dont l’archétype est Khaled Kelkal, responsable des attentats de 1995. Musulman, masculin, issu des quartiers populaires, délinquant et fanatisé, son profil correspond trait pour trait à celui du « loup solitaire » actuel concentrant toutes les peurs.

Le plan Vigipirate ou l’état d’urgence permanent.

La pièce maîtresse des dispositifs antiterroristes de l’après-guerre froide est le plan Vigipirate. Instrument de défense globale (il assure le maintien de l’ordre intérieur mais relève du domaine présidentiel comme tout ce qui concerne la défense nationale), il a été conçu en 1978 mais n’a été mis en œuvre pour la première fois qu’en 1991, au moment de la première guerre du Golfe. L’état d’urgence est permanent : le plan Vigipirate n’a pas été levé depuis la vague d’attentats de 1995 et seule sa couleur a changé, celle-ci indiquant le niveau de la menace et donc du contrôle militarisé à mettre en jeu.

Comme les procédures d’exception qui gouvernent la guerre contre le terrorisme (et qui font du terroriste davantage un ennemi qu’un délinquant), le plan Vigipirate, dont l’activation est le fait exclusif du président de la République, instaure un état d’exception qui met en suspens le contrôle juridique et législatif courant et fusionne les dispositifs militaires et policiers.


Le nouveau paradigme de la « guerre contre le terrorisme » :

Arbitraire du pouvoir présidentiel, état d’urgence, militarisation du quadrillage urbain, pacification du territoire : la « guerre contre le terrorisme » efface la distinction classique entre guerre et paix. Guerre de basse intensité contre un ennemi furtif, elle justifie un gouvernement par la peur fondé sur la croyance que l’ordre intérieur et la vie de la population sont désormais constamment menacés. Elle suppose un conditionnement médiatique des populations afin de les « sensibiliser » à ces nouveaux risques et de promouvoir l’esprit de défense.

Le concept d’ennemi intérieur fait de la population civile nationale le milieu de prolifération de la menace et l’enjeu même du contrôle. Chacun est donc invité à jouer les délateurs en signalant tout comportement ou individu suspect, à l’exemple de l’injonction « attentifs ensemble ». Et cette vigilance citoyenne est d’autant plus facile à mettre en œuvre que celui-ci sera forcément musulman, donc aisément identifiable. Ou comment s’acheter une bonne conscience à peu de frais en jouant les « idiots utiles » au service d’un pouvoir discrédité qui sera le principal bénéficiaire du resserrement de la cohésion sociale autour du rejet d’une éternelle victime de substitution… Le storytelling de la cohésion retrouvée que veulent nous vendre les medias est en réalité une communion nationale factice basée sur l’ostracisation et l’exclusion, aux antipodes de ce que pourrait être une vraie réconciliation nationale avec les populations issues de l’immigration post-coloniale. L’union sacrée prônée par les politiques après la tuerie de Charlie Hebdo ne pourra qu’alimenter cette mécanique de la haine et du rejet dont les seuls débouchés sont la guerre civile sur le front intérieur et la guerre militarisée sur le front extérieur.

Charlie Hebdo : toute l'histoire sous un autre angle . Par partie de la vérité

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