Le " laboratoire " grec

Publié le par Vahine

Par Marc Lafontan sur : Au bout de la route ( extrait ) :

 

4/16/2012

Le laboratoire grec sert à radicaliser des politiques d’austérité

Publié par Marc Lafontan |

 

 La Grèce est parfois présentée comme un laboratoire politique. Partagez-vous cette analyse qui voit dans la crise grecque le terrain expérimental de la politique européenne à venir ?

Stathis Kouvélakis : Oui, et cela d’une triple façon. Le laboratoire grec sert à radicaliser des politiques d’austérité et de casse sociale, nous le constatons quotidiennement. Si ça passe en Grèce, malgré un niveau très élevé de résistance, demain cela se fera ailleurs.

Mais le cas grec sert également à alimenter la fuite en avant antidémocratique des institutions de l’Union européenne, dont il révèle la véritable nature, qui est de verrouiller le néolibéralisme par l’accumulation de traités et de dispositifs institutionnels neutralisant préventivement toute pression populaire.





Enfin, il sert à la mise sous tutelle des pays qui sont les grands perdants de la crise actuelle, à savoir les pays de la périphérie méridionale de l’Europe, mais aussi l’Irlande. Cette tutelle va de pair avec la mise en coupe réglée de leurs ressources, et là encore la privatisation de la quasi-totalité des biens publics de la Grèce sert de modèle à ce que le géographe David Harvey a appelé l’« accumulation par dépossession », c’est-à-dire l’expropriation au profit du secteur privé de parties socialisées de l’activité économique et sociale ainsi que des ressources naturelles. Les mémorandums signés entre le gouvernement grec et la « Troïka » (UE, BCE, FMI) sont extrêmement précis et détaillés sur les conditions de cette mise à l’encan généralisée du pays : infrastructures publiques (eau, électricité, ports, autoroutes), îles inhabitées, plages et zones côtières, bâtiments publics, terres au potentiel agricole ou de développement de l’énergie solaire, tout y passe, dans une procédure pilotée par une agence privée, sur le modèle de la Treuhand, l’organisme de sinistre mémoire chargé de la liquidation des ressources productives de l’ancienne République démocratique allemande.

La menace du chaos en cas de sortie de l’Union européenne est martelée par le gouvernement grec et la troïka. Cette peur est-elle selon vous un élément de la rhétorique du pouvoir ou témoigne-t-elle d’une situation potentiellement insurrectionnelle ?

Stathis Kouvélakis : Les deux sont vrais en un sens. Depuis le début de la crise, la gestion de la peur est devenue le seul argument du pouvoir et de ses appuis médiatiques. Le but recherché est, à défaut de convaincre, d’extorquer une forme minimale de consentement basée sur l’anesthésie et la prostration du corps social. La Grèce est entrée dans une sorte d’état d’urgence prolongé où il s’agit, pour les gouvernants, de gérer politiquement à leur profit le chaos provoqué par la mise en œuvre de la « thérapie de choc ». Cela n’a pas empêché de fortes poussées de la mobilisation sociale, mais explique en partie leur caractère discontinu. Par ailleurs, il est vrai que les temps forts de cette mobilisation populaire font apparaître une dynamique insurrectionnelle. Nous l’avons vu dès mai 2010, et, à une échelle élargie, en octobre et en février derniers. Le système politique du bipartisme, qui a réglé la vie politique du pays pendant trois décennies, n’y a pas survécu et les deux partis en question sont en cours de liquéfaction.

 

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